La nouvelle suite bureautique Euro-Office se voulait un pas symbolique vers l'indépendance numérique européenne. Cependant, le projet, soutenu par des entreprises d'hébergement et de cloud bien connues, s'est rapidement retrouvé au cœur d'un des conflits les plus épineux du monde du logiciel : les formats de documents et leur contrôle. Le co-créateur de LibreOffice a pris position sur EuroOffice 1.0 , critiquant vivement le projet. Dans une lettre ouverte à la communauté open source, il l'accuse de saper le concept de souveraineté numérique et de soutenir concrètement la domination de Microsoft, malgré des déclarations contraires. Italo Vignoli, cofondateur de The Document Foundation, décrit EuroOffice comme un projet qui, selon lui, tente de s'approprier le discours sur l'open source européen. À son avis, les arguments marketing concernant « la première suite bureautique open source européenne » sont en contradiction avec la réalité historique. Il souligne que les fondements des solutions open source modernes dans ce domaine remontent à OpenOffice.org au début des années 2000, puis à LibreOffice, qui a repris une grande partie de son développement après 2010. Au lieu d'une amélioration de la qualité, Vignoli perçoit une simple continuation de schémas familiers, avec un nouvel emballage et une nouvelle étiquette.« Ces derniers jours, vous avez peut-être lu de nombreux articles annonçant l'arrivée d'Euro-Office, présenté comme la première suite bureautique open source développée en Europe », écrit Vignoli. « Nous nous sentons obligés – à contrecœur, car l'open source devrait reposer sur la transparence et non sur la tromperie – de rectifier cette affirmation. » Le débat le plus vif ne porte pas sur l'interface ou les fonctionnalités elles-mêmes, mais sur les formats de documents par défaut. Selon LibreOffice, l'élément clé d'une véritable souveraineté numérique demeure le format Open Document Format (ODF), une norme ISO développée depuis des années dans le monde du logiciel libre. C'est l'ODF qui vise à garantir une indépendance totale vis-à-vis des éditeurs de logiciels. Euro-Office, en revanche, a opté pour une approche différente. Par défaut, il utilise Office Open XML, un format développé par Microsoft et profondément ancré dans les environnements d'entreprise. Concrètement, cela implique une compatibilité avec l'écosystème bureautique dominant, mais aussi une dépendance à une norme contrôlée par une seule entreprise. Ce choix a suscité des critiques.
Dans sa lettre, Vignoli décrit EuroOffice comme un projet qui, selon lui, perpétue la domination de Microsoft sur les documents des utilisateurs. D'après lui, l'utilisation d'OOXML comme format par défaut maintient de fait le contrôle du contenu hors d'Europe. Son argument s'applique non seulement à la technologie, mais aussi à la politique numérique, devenue un enjeu stratégique majeur pour l'Union européenne ces dernières années. LibreOffice souligne que même si le projet proclame son indépendance européenne, les choix techniques pourraient mener dans la direction opposée. Les créateurs d'Euro-Office rejettent ces accusations, soulignant que leur objectif n'est pas de perpétuer les dépendances, mais plutôt de s'affranchir progressivement des formats propriétaires. Dans une réponse diffusée aux médias, ils ont insisté sur le fait que le principal obstacle à la souveraineté numérique réside dans les normes documentaires propriétaires, qui entravent depuis des années l'interopérabilité complète des systèmes. C'est pourquoi le projet vise à accompagner les utilisateurs dans leur transition vers le format Open Document et à en développer la prise en charge en priorité. Dans ce contexte, OOXML joue un rôle transitoire, résultant des réalités du marché plutôt que d'un choix technologique définitif.
Le différend autour de l'EuroOffice illustre la difficulté de traduire les déclarations politiques d'indépendance numérique en décisions techniques concrètes. D'un côté, les organisations de logiciels libres, pour qui la maîtrise totale des formats et des normes est essentielle. De l'autre, les projets qui cherchent à s'implanter dans les environnements commerciaux, où la compatibilité avec les infrastructures existantes est souvent cruciale pour leur succès. De ce fait, même un projet présenté comme une alternative européenne peut être perçu comme un accroissement de la dépendance aux écosystèmes américains. LibreOffice et EuroOffice représentent deux approches différentes d'une même question : vaut-il mieux construire une indépendance totale grâce à une utilisation cohérente des standards ouverts, ou s'adapter progressivement aux solutions dominantes, en essayant de les « domestiquer » et de les changer de l'intérieur ?
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