Il y a quelques années encore, une telle nouvelle suscitait l'étonnement des fans de Linux. Aujourd'hui, la situation est tout autre. Le projet KDE vient de recevoir plus de 1,28 million d'euros du Fonds souverain technologique allemand, un fonds public. C'est l'un des signaux les plus forts à ce jour que l'Europe commence à faire de ses propres systèmes d'exploitation et technologies indépendantes une priorité stratégique. Ce n'est pas un hasard. Les institutions européennes s'interrogent de plus en plus sur les conséquences d'une restriction soudaine de l'accès aux services américains pour les administrations, les tribunaux et les agences gouvernementales. Le financement accordé à KDE démontre que le sujet n'est plus un débat théorique : des investissements concrets commencent à se concrétiser. Depuis plusieurs années, le Fonds souverain pour les technologies investit dans des projets open source considérés comme essentiels à l'infrastructure numérique européenne. Auparavant, le projet GNOME avait reçu un million d'euros, et par la suite, FreeBSD et Samba ont également bénéficié d'un soutien. Cette fois-ci, l'argent a été versé à KDE, qui fêtera son 30e anniversaire dans quelques mois. Le projet a annoncé que les fonds seront alloués à la sécurité de l'infrastructure, au développement de Plasma, aux frameworks de communication et au système KDE Linux. C'est ce dernier point qui suscite actuellement le plus d'enthousiasme.KDE Linux n'est pas une distribution Linux ordinaire. Autrefois connu sous le nom de « Project Banana », ce projet vise à créer un système d'exploitation moderne, tolérant aux pannes et facile à maintenir pour les grandes organisations. Les développeurs se sont inspirés de solutions existantes pour SteamOS et ChromeOS. Le système, basé sur Arch Linux, utilise une architecture immuable et un système de fichiers Btrfs à double partition. En pratique, cela permet des mises à jour sécurisées et une restauration rapide du système en cas de problème. La fiabilité est aujourd'hui devenue cruciale pour l'administration publique et les institutions étatiques. SteamOS a conquis des millions d'utilisateurs grâce à la console Steam Deck. ChromeOS est installé sur des centaines de millions d'appareils à travers le monde. KDE souhaite s'appuyer sur une philosophie similaire et l'appliquer au secteur public européen.
Le changement d'opinion en Europe est devenu flagrant après le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche. Un nombre croissant d'institutions européennes ont commencé à analyser des scénarios dans lesquels les entreprises technologiques américaines pourraient être instrumentalisées à des fins de pression politique. La situation autour de la Cour pénale internationale (CPI) a alimenté le débat. Les médias européens ont fait état de difficultés d'accès aux services reposant sur l'infrastructure américaine suite aux sanctions imposées à certaines personnes liées à la Cour. C'est alors que la notion de « souveraineté numérique » a cessé d'être un simple mot à la mode chez les défenseurs des logiciels libres. Le plus intéressant, cependant, est que l'Europe ne se contente plus de financer des projets. Les premières implémentations concrètes voient le jour. Le gouvernement français travaille sur sa propre solution basée sur Linux. Le projet DINUM développe un système utilisant la technologie Nix et des images système immuables. Des configurations spécifiques pour les postes de travail sécurisés de l'administration publique sont également en cours de développement. En Allemagne, OpenDesk, une suite bureautique européenne conçue comme alternative aux services des géants américains, joue un rôle de plus en plus important.
L'Europe commence à comprendre que l'indépendance numérique ne se limite pas aux applications bureautiques ou à la messagerie instantanée. Sans système d'exploitation dédié, la maîtrise totale de l'infrastructure reste une illusion. Pour des entreprises comme Microsoft et Google, les investissements européens dans l'open source peuvent paraître symboliques. Le problème, cependant, est que ces projets mûrissent souvent lentement, pour ensuite s'imposer soudainement dans les administrations, les écoles et les institutions publiques. Jusqu'à récemment, l'Europe achetait des technologies américaines quasiment sans se poser de questions. Aujourd'hui, elle évoque de plus en plus ses propres alternatives, son propre cloud et ses propres systèmes.
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